In memoriam

François* avait pris sa voiture, par une nuit calme et glaciale de février. Il l’avait stationnée au bout d’un chemin escarpé, à un jet de pierre de la crète d’une montagne.

Au pied d’une falaise. Puis il avait marché seul dans l’obscurité, sans rien voir au-dehors, sans entendre la clameur de la ville encore timidement éclairée et qui lui tournait le dos. Tel un automate animé par une machine à bout de souffle, il avait parcouru les derniers mètres qui lui restaient avant l’ultime adieu. Après avoir jeté son dévolu sur un sapin aux branches surélevées, il avait installé son escabeau, accroché la corde qu’il avait emportée avec lui et s’était ensuite balancé dans le vide. C’est ainsi qu’il est mort, seul, à 46 ans. Il était prêtre.

Il faut plusieurs années avant de pouvoir écrire ces lignes, avoir conscience que mettre des mots sur l’indicible, c’est déjà trahir une part de la réalité.

Son père André m’avait appelé quelques jours plus tard. A sa demande, j’avais mené une enquête pour tenter de comprendre pourquoi François en était arrivé là.

Les investigations s’avéraient délicates, le Procureur ayant ouvert deux enquêtes suite à une plainte dont faisait l’objet François : enquête suite à la plainte, pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une dénonciation abusive, et enquête sur les circonstances de la mort.

En pareille circonstance, un enquêteur privé doit donc apprendre à se faire discret.

En contactant des proches et en analysant la facture téléphonique détaillée de François, j’étais parvenu à reconstituer ses dernières heures.

La veille de son décès, il avait passé la soirée au domicile d’un couple pour préparer avec des amis une messe anniversaire. Il était parti 2 heures plus tard, « tout sourire, » précisant qu’il avait un « rendez-vous. » Dans la nuit, François avait retiré 250€ au distributeur de billets, somme qu’il avait redonnée presque aussitôt après à un migrant dont il s’occupait. J’avais interrogé ce dernier et bien qu’il ne comprenait pas bien notre langue, François lui aurait dit qu’il allait « partir deux jours. » Le matin même, il avait écrit un courriel à son père dans lequel il écrivait notamment : « Voici pour info le mail que j’ai adressé au procureur de la république ce matin. je te tiens informé de la suite. »

Rien ne laissait donc présager le geste de François…

Des étapes sensibles ont toutefois été identifiées.

Peu de temps avant sa mort, François avait remis en main propre à son évêque une lettre personnelle. L’évêque venait de recevoir l’auteur de la plainte accompagné par des membres de sa famille. L’évêque n’avait pas hésité à transmettre la lettre de François au Procureur de la République tout en refusant quelques jours plus tard de la transmettre au père de François qui en avait pourtant fait la demande. Dans ses discours officiels, l’évêque avait loué « la générosité du sacerdoce » de François tout en précisant qu’il n’y avait « pas eu de faits répréhensibles au sein du diocèse. » A la famille de François, il avait écrit que le Procureur lui avait demandé de ne « rien faire ni rien dire » et qu’il n’y avait « aucune mesure à envisager tant que l’enquête n’avait pas aboutie. » Tout le monde avait compris que le parapluie était grand ouvert.

S’il n’avait besoin de rien, François savait qu’il pouvait s’adresser à son évêque.

Cette situation m’avait fait penser au juge Maurice Simon qui avait enquêté sur la mort du petit Grégory, assassiné en 1984. Dans son journal de bord, de plus en plus isolé et objet d’une cabale d’avocats odieux, le juge avait écrit le 25 janvier 1990 : « Toujours aucun signe de vie du Premier Président ni du Procureur général. Cela s’appelle le soutien de la hiérarchie. »

Le jour de la mort de François, une journaliste de 29 ans d’un journal local avait publié sur Internet les motifs de la plainte et l’identité de François. Mais pas un mot n’avait été publié dans le même journal sur la messe de recueillement ayant rassemblé 1500 personnes en mémoire de François. J’avais appelé la journaliste plusieurs jours après la parution de son article pour essayer de comprendre. Elle m’avait notamment confié ne pas avoir eu accès à la plainte. « Je n’exclus pas une erreur » avait-elle ajouté avec un total détachement. En entendant cette phrase, j’ai regretté que Iouri Gagarine fut le 1er homme envoyé en orbite.

Sur les réseaux sociaux, la journaliste se présente sous cette dénomination : « Aime les faits divers, la justice et la tartiflette. » Une carrière toute tracée en effet pour le journalisme d’investigation…

Dans cette enquête, je m’étais également interrogé sur les protocoles d’accord mis en place entre les diocèses et les parquets. L’évêque de François avait signé une convention où toutes les dénonciations d’infractions sexuelles paraissant vraisemblables sont transmises par la voie d’un signalement sans qu’il soit nécessaire que la victime ait au préalable déposé plainte. Si la traque des prédateurs doit être impitoyable et le soutien des victimes évidemment total, les conditions mêmes du signalement semblent laisser peu de place au doute et au nécessaire devoir de prudence quant à la vérification des faits.

François, de l’aveu même de son père, avait préféré se faire juger directement « à l’étage supérieur » sans perdre de temps.

« Je vois toute chose à travers les pensées de mon âme et de mon cœur » avait encore écrit le juge Maurice Simon dans ses notes personnelles. Pour réaliser une enquête sur la mort d’un être cher, je ne vois pas d’autre manière pour un détective privé de travailler. Si le don de soi n’est pas total, il faut changer de métier.

Deux ans après la mort de François, André qui était veuf s’est jeté à la mer, décidé à rejoindre son fils, sa femme et l’une de ses filles également disparue. Dans l’une de ses lettres, il m’avait livré de brèves lignes de conduite pour mon enquête : « Merci d’avance, sans y passer trop de temps. Avec toute mon amitié. »

Comme son fils, André est mort de solitude. Malgré la violence de son geste, je ne veux pas croire que tout se soit définitivement arrêté. Il y a « un étage supérieur. »

C’est le testament de François.

* Les noms mentionnés dans cet article ont été volontairement modifiés. 


Cabinet Raspail – Détective privé présent à Paris et Angers. Enquête sur toute la France.
Domaines d’intervention : fraude à l’assurance, recherche de personne, enquête de solvabilité, escroquerie, enquête de moralité, enquête familiale, déloyauté du salarié etc. Filature et surveillance sur tout dossier dont la légitimité est avérée.